CIDOC BULLETIN

Volume 7, aôut 1996

   [in English]


TRAFIC ILLICITE: UNE INQUIETANTE TRANSACTION
Ahmed Zekaria


Introduction

Le monde se réduit de jour en jour. Le village planétaire est devenu une réalité. Les communications de masse retiennent l'attention de quasi tous. Que l'on vive dans une grande métropole ou dans un village reculé, les principaux événements du monde nous atteignent pratiquement tous en même temps, que ce soit par la radio ou par les antennes satellites. Les transports, qui atteignent aujourd'hui une vitesse supersonique, se sont améliorés et nous pouvons atteindre les différentes parties du monde en un seul jour.

C'est une étape essentielle dans la rupture de l'isolement, mais l'isolement a un prix. Le passé a un prix. L'engouement pour le village planétaire a engendré une "culture instantanée" qui a quelque peu jeté le déséquilibre dans nos mentalités, créant une sorte de creux. Pour combler ce vide, la cupidité est en train de se frayer son chemin dans les esprits, sans aucune limite des principes éthiques d'hier. C'est en particulier dans les pays du tiers monde que l'on assiste à un inquiétant mépris du passé, inconsciemment lié au problème du développement. Ce type de sentiment contribue à une haine injustifiée envers le passé. C'est comme si nous "jetions le bébé avec l'eau du bain".

Pourtant, il n'y a pas de présent sans le passé, ni de futur sans le présent. Il ne faut pas aimer le passé coûte que coûte. Nous sommes obligés de respecter le passé par égard pour les autres ou, du moins, pour répondre aux exigences minimales des droits de l'homme. Le passé a sa propre valeur, qu'elle soit bonne ou mauvaise. C'est un peu comme une expérience scientifique, il faut essayer cent fois avant de trouver la bonne réponse. On pourrait également comparer le passé à une de ces expériences destinées à découvrir un meilleur mode de vie. Si nous n'enregistrons pas correctement toutes nos expériences, il est probable que nous répéterons nos anciennes erreurs. On n'établit pas une bonne documentation uniquement par nostalgie du passé, mais aussi pour éviter d'anciennes erreurs. C'est donc par nécessité que nous devrions enregistrer et protéger le passé.

Un des moyens possibles d'enregistrer le passé est de le faire par le biais de l'héritage culturel d'un pays. Une maxime communément acceptée veut que cet héritage soit notre identité collective, ainsi que notre image d'hier. Sans nom, il est difficile de communiquer. L'héritage culturel est notre nom, notre forme d'exis-tence. Il est impossible de décrire un contenu sans sa forme réelle. Le pillage colonial, les catastrophes natu-relles et humaines ont affecté et affectent toujours les objets culturels des pays. Une récente étude menée sur ce problème concluait que "une des menaces les plus graves, mais les moins rendues publiques, est l'hémorragie des objets culturels des sites archéo-logiques d'Amérique latine, d'Afrique et d'Asie" (Thornes, R., Protection des objets culturels. Juillet 1995). Les scientifiques sont en train d'analyser le passé de l'Afrique au travers de son pillage plutôt que par les découvertes archéologiques sur site. C'est de la pure réalité. Comment peut-on parvenir à une conclusion plausible à partir de preuves déformées ?

L'expérience de l'Ethiopie

L'Ethiopie est un pays ayant une vieille civilisation. Elle est considérée comme le berceau de l'humanité, comme un carrefour de la civilisation et un musée des nationalités. C'est un pays qui abrite les trois religions monothéistes du monde, en plus des nombreux autres systèmes de croyance locaux. Le long passé de l'Ethiopie lui a légué un riche héritage: Hadar, le lieu qui a vu naître Lucy, les nobles stèles d'Aksoum, la merveille des églises monolithes de Lalibela , les magnifiques palais de Gondar, le site archéologique d'outils en pierre de Tiya et les parcs naturels exotiques, pour n'en citer que quelques-uns. Ce ne sont là que quelques exemples de la longue liste de l'héritage mondial de l'UNESCO. Et d'autres attendent encore d'être ajoutés à la liste. Par bonheur, l'Ethiopie n'a pas été colonisée. Mais elle a quand même dû faire face à des agressions extérieures et à de nombreuses guerres intérieures. La première expérience destructrice fut la bataille de Mekdela (1868) contre une expédition militaire britannique menée par Lord Napier. La première expédition militaire avait emmené un spécialiste des musées pour rassembler des documents historiques et des objets culturels de la bibliothèque de l'empereur Tewodros, aussi bien pour le British Museum que pour des collections personnelles. Ce pillage affecta considérablement le pays. Plus tard, l'empereur Johannès IV, qui était en bons termes avec la Grande-Bretagne, dut faire appel au gouvernement britannique pour qu'il restitue les deux pièces essentielles, à savoir le Kibre Negest et le Kwerata Re'esu.

Le Kebre Negest est un manuscrit politico-juridique légendaire du pays. Le Kwerata Re'esu (traduisez couronne d'épine) est un tableau du Christ qui remonte au seizième siècle. Ce tableau passait de champ de bataille en champ de bataille en signe de bon augure. Le gouvernement britannique accepta de rendre le manuscrit. Quant au tableau, R. Pankhurst, un scientifique jouissant d'une grande réputation dans plusieurs secteurs du pays et une figure de proue de la campagne de restitution en cours, en suit encore les tenants et les aboutissants. Des tentatives sont toujours en cours pour récupérer le reste de l'héritage se trouvant en Grande-Bretagne. Le deuxième préjudice important eut lieu pendant l'occupation fasciste (1935-51). Mussolini envoya ses soldats pour venger une ancienne défaite italienne à la bataille d'Adoua (1869), en leur ordonnant de démonter un des obélisques d'Aksoum et la statue du Lion de Juda en signe de soumission. Grâce au gouvernement italien, la statue fut restituée dans les années 50. Bien qu'il soit difficile de réclamer l'intégralité du pillage de l'Italie fasciste, la récupération de l'obélisque d'Aksoum est devenue une des priorités nationales. Le parlement du parti républicain démocrate fédéral d'Ethiopie vient de signer une résolution sur la récupération de l'obélisque.

Le deuxième type de pillage surgit avec l'expansion du tourisme. Le tourisme de masse découvrit l'Ethiopie à la fin des années 60. Il devint une industrie et tout fut mis en oeuvre pour agrandir les infrastructures nécessaires. Mais, pendant ce temps là, la protection de l'héritage culturel était délaissée. En même temps, une grande partie du précieux héritage commença à quitter le pays. La mise en place de l'Administration nationale des Antiquités et l'Institut des Etudes éthiopiennes contribua à sauver une partie de cet héritage. Ils peuvent désormais se montrer fiers de leurs collections devenues les bastions de l'héritage, tant pour la société actuelle que pour la postérité.

Pour parler du nouveau type inhumain de pillage, attardons-nous à la famine catastrophique qui a frappé récemment la Corne d'Afrique. Des individus venus sauver des vies humaines ont fini collectionneurs d'objets culturels. L'héritage collectif du pays, les souvenirs familiaux, les mémoires personnelles furent troqués contre quelques pièces nécessaires à la survie. En ces jours sombres, l'Ethiopie perdit une grande partie d'objets culturels à tout jamais irremplaçables. Comment classifier un tel échange ? Echange équilibré légitime ou vol illégitime ? Le gouvernement marxiste de l'époque avait alors un programme différent. Sa préoccupation principale était de répandre l'idéologie marxiste, sapant l'ancrage du passé considéré comme vestige du féodalisme. Tout le pays, le nord en particulier, était ouvert à tout pillage incontrôlable. Il semble que cette perte entraîna une sorte de désorientation dans notre attitude vis-à-vis du passé. C'est comme si le diable était sorti de sa boîte pour semer le trouble parmi notre héritage.

Probablement inconscient des retombées éventuelles, G. Hancock, écrivit récemment un best-seller intitulé "Le Signe et le Sceau: la quête de l'Arche perdue de Covenant". J'ai discuté personnellement de ce livre avec diverses personnes. La plupart pensent que la véritable Arche se trouve en Ethiopie. Cette supposition a donné lieu à une situation explosive, comme celle du célèbre film "Les Aventuriers de l'Arche perdue". Dans plusieurs pays que j'ai pu visiter, j'ai rencontré des voyageurs qui se promettaient de venir en Ethiopie pour y découvrir l'Arche. C'est une situation vraiment dangereuse. Des rapports signalent le vol de covenants dans de nombreuses églises, ce qui dénote la situation explosive dans laquelle nous nous trouvons. Nous n'avons pas encore terminé le recensement approprié de nos objets culturels. Sans un système de contrôle adapté, il sera difficile de sauver notre héritage. Il y a quelques semaines, un innocent touriste étranger prit ou vola un objet du musée d'Aksoum. Interrogé sur la raison de son geste, il répliqua simplement qu'il avait besoin d'un objet aussi beau pour son musée.

Un autre domaine risquant d'avoir des conséquences dangereuses inattendues est la nouvelle querelle intestine qui divise les scientifiques de la paléontologie. L'Ethiopie abonde en ressources génétiques et en découvertes paléontologiques. Le problème principal émane des scientifiques qui travaillent sur le terrain. L'International Herald Tribune du 27 avril 1995 présentait un rapport détaillé sur le différend opposant actuellement les scientifiques en ce qui concerne l'éthique de l'excavation des sites. Comme le dit le dicton arabe, les scientifiques sont considérés comme le sel de la société. Imaginez donc ce qu'il advient de la société si le sel est gâté.

Quelques suggestions de recommandations

Le monde qui s'en va rétrécissant a besoin d'une étroite collaboration pour transmettre le patrimoine naturel et humain à la postérité. La récente prise de conscience vis-à-vis du problème brûlant de l'écologie a permis d'attirer l'attention du monde entier. Le problème de l'écologie est directement lié à celui de la protection de l'héritage culturel. Il existe de nombreuses conventions et lois portant sur la protection légale internationale de l'héritage culturel. Ces outils juridiques ne sont pas suffisants en soi. Nous avons besoin d'une coopération de base au niveau de la masse. Les contextes juridiques internationaux sont des idéaux que tout un chacun devrait respecter. Mais ce n'est pas tout. Le CIDOC s'intéresse au problème d'Internet. C'est un projet recommandable. Mais, vu le niveau de documentation dans les pays du tiers monde, tels que l'Ethiopie, nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir avant de goûter les avantages de la technologie sophistiquée.
Je suggère dès lors les recommandations suivantes:
1. Renforcement de la documentation, avec tous les accessoires nécessaires, comme par exemple photo-graphier tous les objets culturels mobiles ou fixes.
2. Publication de listes officielles des objets culturels du pays
3. Promotion d'expositions ambulantes, afin de favoriser la compréhension entre les communautés du monde.
4. Relance des industries artisanales pour les besoins du tourisme étranger et des marchés internes.
5. Conseil aux collectionneurs et aux organisations de réaliser des efforts de collaboration plutôt que de s'adonner à la cupidité destructrice.
6. Promotion de l'écotourisme pour un plus grand respect de l'héritage écologique et culturel.
7. Organisation de séminaires et d'ateliers régionaux pour lutter contre le trafic illicite et pour échanger les expériences en matière de documentation.

Ces recommandations n'ont de sens que si toutes les communautés du monde prennent conscience que le trafic illicite est un jeu dangereux. Ce jeu déforme non seulement le passé, mais déséquilibre aussi le présent et le futur. La lutte contre le trafic illicite de l'héritage culturel n'a pas pour seul objet sa valeur extrinsèque, mais aussi sa valeur intrinsèque irrécupérable. Nous, les peuples du tiers monde, en particulier, qui nous trouvons dans une position désavantageuse au niveau de la puissance financière, devrions unir nos efforts. L'appel collectif que nous devrions lancer est "Arrêtez de mutiler notre passé commun". C'est l'appel désespéré que nous lançons à tous les clients potentiels d'objets culturels, en espérant qu'ils réfléchissent à deux fois avant de commettre des transactions illégales. Nous appelons les collectionneurs bénévoles et les musées respectés à ne pas traiter le précieux héritage du monde. Jurons solennellement de sauver ce monde pour nos descendants, avec un minimum de dommage. Aux moyens illégaux destruc-teurs, préférons l'échange de nos connaissances.

Ahmed Zekaria
A.A.U. IES P.O. Box 1176
Addis Ababa
Ethiopia