CIDOC BULLETIN

Volume 7, aôut 1996

   [in English]


NORMALISATION ET INFORMATISATION DES INVENTAIRES DES MUSEES AFRICAINS
Chédlia Annabi


L'expérience du Musée National du Bardo. Tunisie.

Dans le cadre de son programme AFRICOM, l'ICOM a lancé depuis 1993 un projet de normalisation des inventaires des collections muséographiques. L'objectif du projet était d'encourager et d'aider les musées africains à aborder leurs inventaires conformément à des normes documentaires tenant compte des progrès accomplis dans ce domaine du point de vue tant de la méthodologie que de la technologie.
L'établissement d'inventaires normalisés allait permettre de :

Les six musées pilotes impliqués dans ce projet (le Musée National du Mali: Musée d'Ethnographie, le State Museum of Namibia: Musée de Sciences Naturelles, le Musée d'Art et d'Archéologie de l'Université d'Antana-narivo de Madagascar: Musée d'Ethnographie et de Paléontologie, le National Museum of Kenya: Musée de Paléontologie et d'Etnographie, l'Institut des Musées Nationaux du Zaïre: Musée d'Ethnographie et d'Archéologie et le Musée National du Bardo, Tunisie: Musée multidisciplinaire, ont été choisis pour la diversité de leurs collections muséographiques, mais aussi pour leur situation géographique qui en faisait des pôles potentiels de diffusion régionale, des normes qui allaient émaner du projet. Cette approche du concept d'inventaire, basée sur l'édification de nouvelles normes documentaires, était dictée par l'apparition de nouveaux besoins liés au développement des technologies et à l'emprise inconvtournable qu'exerçait l'informatique dans le domaine de l'organisation et de la circulation de l'information.

Arguments des besoins d'évolution et objectifs

1. Protection du patrimoine
L'intérêt sans cesse croissant porté au patrimoine a permis l'élaboration de lois qui contrôlent les conditions de conservation, de mise en valeur et de déplacement des biens culturels. Cette prise de conscience a abouti à une revalorisation des collections muséographiques et à la recherche d'informations complémentaires. Elle a permis également d'évaluer les carences de la documentation existante et, surtout, son inadaptation aux nouvelles méthodes technologiques.

2. Normalisation de l'inventaire
Au fil des années, les collections du musée étaient devenues très importantes et leur diversité les rendait de plus en plus difficiles à gérer et à maîtriser selon les méthodes classiques et traditionnelles.
Des inventaires plus ou moins élaborés existaient, mais aucune logique d'organisation globale n'émergeait. Ces multiples inventaires qui avaient été organisés selon des fiches personnalisées répondant souvent à des normes individuelles, avaient engendré plusieurs classifications ne présentant aucune cohérence entre elles; l'adoption d'un système d'inventaire unique et normalisé s'avérait donc nécessaire.
Ce système qui allait permettre de résoudre la plupart des problèmes, exigeait une préparation minutieuse et des choix à opérer: déterminer les degrés d'analyse (inventaire simple ou catalogage axé sur une recherche, ou scientifique et analytique), opter en conséquence pour un logiciel et adapter ce dernier aux exigences des données à traiter, tout en tenant compte des capacités des utilisateurs potentiels et des moyens disponibles.
Le principal souci du musée était donc l'établissement d'un inventaire unique de toutes les collections et l'uniformisation de la classification actuelle, selon de nouveaux paramètres.

3. Création d'une base de données muséographiques Ce nouvel inventaire normalisé aboutirait à la constitution d'une base de données muséographiques qui faciliterait la gestion administrative des collections par une identification minutieuse et une centralisation de la documentation, de même qu'elle fournirait des renseignements scientifiques selon une classification raisonnée des collections et l'adoption d'un système d'exploitation approprié.

4. Promotion du patrimoine La constitution d'un inventaire cohérent et éclectique allait également faciliter l'accès à une documentation didactique qui contribuerait efficacement à une plus large diffusion des renseignements collectés aux niveaux tant national qu'international. En effet, cette documen-tation enfin normalisée pourrait être disponible - aux fins d'une meilleure promotion - à un public plus large, spécialiste ou non, sous différentes formes et différents supports.

L'expérience AFRICOM

Le projet de normalisation des inventaires ICOM coïncidait donc exactement avec nos aspirations et notre souci d'évolution. Il nous offrait le cadre adéquat pour débattre de nos problèmes et pour essayer de répondre à nos multiples interrogations.
La première réunion (Paris 1993) fut l'occasion de prendre connaissance des objectifs du projet, puis de la définition des normes nécessaires à l'établissement d'un inventaire exhaustif. Une trame de travail fut donc élaborée et chaque musée s'engagea à procéder à son application, en testant les normes sur un échantillon d'objets, ainsi qu'à fixer ses besoins pour l'adoption de ces normes et à évoquer les problèmes rencontrés.
Au cours de la seconde réunion (Kenya 1994), les six musées pilotes firent part de leurs suggestions et remarques après une année de test des normes sur les différentes collections de leurs musées respectifs. Certains musées exposèrent l'état d'avancement de l'informatisation de leur musée et procédèrent à des démonstrations du travail accompli dans ce domaine.
Une troisième réunion (Madagascar 1995) fut l'occasion pour chaque musée d'exposer tous les problèmes rencontrés quant à l'application des normes de l'ICOM et de soulever les problèmes spécifiques, d'où une remise en forme de ces normes et la décision que chaque musée pourrait les moduler en se référant toujours aux critères retenus par l'ensemble des autres musées. Tout au long des différentes réunions, l'ICOM, le CIDOC et les musées pilotes ont donc arrêté un ensemble de critères visant la normalisation des inventaires, afin de faciliter les échanges d'informations et de permettre à chacun de bénéficier des expériences des autres.
Un manuel des normes a été rédigé au terme de chaque réunion et a été revu ensuite, afin de présenter de manière concise la constitution d'un inventaire de collections muséographiques et d'en permettre l'adop-tion par l'ensemble des musées intéressés. Le rôle de l'ICOM et du CIDOC, en tant que catalyseurs d'idées et arbitres, fut déterminant et souvent modérateur face aux divergences. Tout en encourageant les discussions souvent très animées et en maintenant une certaine cohésion du groupe - malgré des réticences dues aux conditions souvent très différentes - l'expérience de l'ICOM et du CIDOC dans ce do maine a su minimiser les différences et rallier les opinions sans que personne ne se sente lésé.
Des problèmes concernant l'étape de l'informatisation furent également soulevés, essentiellement ceux relatifs aux difficultés de trouver sur le marché, des logiciels adéquats pour la réalisation des inventaires de musées, ainsi que les problèmes des coûts prohibitifs de développement de logiciels appropriés pour les besoins de chaque institution.
Un autre problème évoqué fut celui des listes terminologiques nécessaires à l'informatisation d'inven-taires spécialisés.
Il fut décidé à ce propos que chaque musée développerait ses propres listes selon les besoins spécifiques de ses collections, mais que les musées de même discipline devraient confronter leurs listes. Des échanges entre les différentes institutions devront donc avoir lieu à cet effet, afin de conformer ces listes selon une méthode commune.
Un autre point important abordé fut la connexion des différentes institutions au réseau de communication international INTERNET, déjà adopté par plusieurs musées africains. Ce réseau permettrait aux différentes institutions d'accéder aux bases de données muséographiques disponibles sans coût prohibitif, de même qu'il permettrait aux différents utilisateurs de communiquer, afin de discuter et de résoudre certains de leurs problèmes quotidiens, sans avoir à attendre d'éventuelles rencontres ou réunions.

Bilan et acquis

Ce projet touchant à sa fin, un bilan concluant doit être avancé, afin de cerner les acquis dont a pu bénéficier le Musée National du Bardo, sans oublier de mettre en évidence certaines réticences:
La nouvelle approche en matière de normalisation a été acceptée par l'ensemble des chercheurs et des conservateurs interrogés; ce nouveau point de vue allait leur permettre de cerner les collections de façon globale et surtout d'un point de vue de la gestion, d'autant que ces chercheurs et conservateurs sont de plus en plus sollicités pour des recensements ponctuels d'objets. D'autre part, cela introduisait de nouvelles méthodes de gestion et de documentation qui allaient accélérer la circulation de l'information.
Les propositions les plus concrètes et les plus positives se sont manifestées au niveau de la structure des terminologies proposées. Cet aspect de la normalisa-tion a suscité un grand intérêt de leur part et les listes ont été largement enrichies grâce à leur apport très fructueux et judicieux; ainsi aussi, l'adoption de la fiche analytique proposée par le projet a été acceptée dans l'ensemble, puisqu'elle ne différait pas beaucoup de la fiche utilisée par les musées nationaux.

Mais il est également important de noter quelques problèmes soulevés à propos de cette nouvelle conception d'inventaire :

D'abord une crainte souvent manifestée - et bien légitime - d'une diffusion trop importante d'informa-tions, d'où le refus d'aucuns de diffuser leur documentation. Même s'ils acceptent les critères retenus, ils ne désirent pas pour le moment mettre leur documentation à la portée de tous et surtout pas hors de l'enceinte du musée. De même, ces personnes n'ayant souvent aucune notion en matière d'informatique demeurent méfiantes à l'égard de cette nouvelle technologie.
D'autres critiques ont été plus constructives, dans la mesure où quelques responsables considèrent que la fiche proposée devrait être revue dans le sens d'un allégement. En effet, pour eux, une fiche aussi détaillée nécessite des recherches et celles-ci ne sont pas l'objectif majeur de l'inventaire. Le but de ce dernier se limite avant tout au simple des collections enregistrement pour le recensement et le contrôle. Certaines rubriques nécessitant l'apport de données scientifiques précises devraient être supprimées.
Le problème de la diffusion de l'information, les niveaux d'accès ainsi que les questions concernant les objets inédits ont été à chaque fois soulevés par l'ensemble des personnes interrogées.

Même si le projet a provoqué parfois quelques réactions de méfiance, il a permis d'aboutir à une nouvelle méthode pour aborder le problème de la documentation muséographique et a permis certains acquis indéniables: Des contacts très enrichissants avec des musées et des collections qui nous étaient parfois complètement inconnues, mais dont la valeur ainsi que l'importance valent que l'on s'y intéresse et qu'on contribue dans la mesure de nos moyens à leur protection, mais également à leur promotion aussi bien sur notre propre continent, qu'en dehors de ses frontières.
La possibilité d'avoir des contacts avec des spécialistes des domaines muséographiques, d'avoir de la documentation et de bénéficier de leurs expériences dans le domaine des inventaires, de la lutte contre le trafic illicite et de l'informatisation appliquée aux problèmes muséographiques.
L'occasion de cerner nos propres besoins et de nous fixer des échéances de travail pour l'établissement des inventaires de musées selon des normes plus adaptées. Une évaluation de nos capacités et de nos moyens et une réflexion à la meilleure manière d'aborder cette tâche, compte tenu de nos collections et des problèmes particuliers à notre pays et à nos musées.
La participation à un projet africain et l'aide à sa diffusion dans de nombreux autres pays ayant les mêmes préoccupations.
L'expérimentation d'une approche différente car, si tous les participants avaient un même objectif, à savoir créer des normes adaptables à leurs intérêts respectifs, ces intérêts étaient parfois dichotomiques, vu que ni les moyens ni les situations ne pouvaient être identiques.
Une entraide efficace qui a permis de résoudre des problèmes liés à l'informatisation, grâce à l'expérience et à la compétence de musées plus avancés dans ce domaine.
Enfin, et ce n'est pas le moins important, de nouvelles relations professionnelles, mais aussi personnelles sont nées entre des personnes qui n'étaient pas destinées au départ à se rencontrer.