CIDOC BULLETIN

Volume 7, aôut 1996

   [in English]


LES JOURNEES ETHNIQUES: DOCUMENTATION DES DANSES ET DES RITUELS AU MUSEE VILLAGE
Paul Msemwa

Le programme des Journées ethniques a été conçu pour aborder le problème-clé de l'ethnicité rencontré par de nombreux pays africains. L'objectif du programme est de maintenir l'unité parmi les groupes ethniques d'un pays donné. La Tanzanie, par exemple, compte plus de 120 groupes ethniques. Ce grand nombre de groupes ethniques renferme le germe potentiel de conflits entre des groupes ayant des valeurs culturelles différentes.

L'incompréhension mutuelle entre des groupes donne souvent lieu à de violents conflits (guerres, par exemple), pouvant mener à la destruction de la vie humaine, de l'héritage culturel et naturel. Dans de tels contextes instables, même les programmes de gestion de l'héritage semblent souvent voués à l'échec. Je comprends également que la pauvreté des gens ait été un facteur ayant au trafic illicite de l'héritage culturel et naturel. Un public averti peut toutefois faire face au pillage systématique de l'héritage culturel et naturel de l'Afrique. C'est ainsi que les Journées ethniques organisées au Musée Village ont pour but de créer une prise de conscience et d'impliquer le public dans la gestion de son héritage culturel.

J'aimerais avant tout souligner que l'ethnicité est un sujet sensible en Afrique, en particulier dans les milieux bureaucratiques et politiques. Certaines personnes au pouvoir ne désirent pas en discuter. Je ne suis pas certain que cette attitude des personnes au pouvoir vis-à-vis de l'ethnicité soit mue par la peur réelle ou simplement perçue de voir s'étendre la suppression délibérée de l'ethnicité sous prétexte de consolider l'unité. Paradoxalement, parler de l'ethnicité parmi les gens du peuple ne constitue vraiment pas un problème. Ils connaissent et reconnaissent l'existence de "tribus".

Certaines recherches ont montré qu'on ne peut imposer l'unité à un peuple. Au contraire, il est possible de maintenir l'unité parmi différents groupes ethniques en discutant ouvertement du problème de l'ethnicité. Un des moyens est d'organiser un séminaire permettant de présenter sa propre culture aux autres, sans contraintes excessives. C'est la nature même du programme des Journées ethniques qui fut lancé en juillet 1994 au Musée Village, à Dar es Salaam, en Tanzanie.

Depuis le début de ce programme, trois groupes ethniques de Wagogo, Wazaramo et Wangoni ont eu l'occasion de présenter leurs cultures au musée. A ces occasions, des vidéos montrant des danses et des rituels ont été présentées, une technique contribuant à replacer les expositions dans des contextes appropriés. Des efforts délibérés ont également été faits pour persuader et impliquer les politiciens afin de mobiliser le public pour ce programme particulier.
A l'heure actuelle, environ 75 % du budget du programme sont couverts par les contributions du public.

Questions muséologiques pratiques

Le premier problème muséologique que désirait résoudre le programme était d'augmenter le petit nombre d'Africains visitant le musée. Une étude de ce problème révéla que les visiteurs potentiels du musée ne s'estimaient pas satisfaits des expositions statiques conventionnelles des habitats et objets traditionnels. Selon cette étude, les gens rechercheraient une atmosphère vivante, en particulier la présentation de danses traditionnelles.

Les danses traditionnelles ne sont pas seulement divertissantes. Elles permettent également de replacer les expositions dans leur contexte. Le message véhiculé par les chants et l'humeur des danseurs est d'autant plus important pour l'audience. Malheureusement, il s'agit de représentations impossi-bles à organiser par les musées conventionnels.

Pour un Africain, la danse est le moyen de communica-tion ordinaire. Par la danse, le danseur peut exprimer des commen-taires sur tout ce qui touche la communauté. La danse peut se concevoir à juste titre au sens plus large de représentation. Lors d'une représentation, on s'attend à rencontrer des acteurs et le public, le mouvements des corps et des objets. Une représentation peut être un simple divertissement ou un rituel.

Il est impensable de replacer dans un contexte correct ce qui se passe dans une représentation ou une danse, sans la technique moderne de l'enregistrement vidéo. Les méthodes traditionnelles de documentation, comme par exemple les photographies et les enregistrements, ne suffisent pas à documenter toutes les scènes qu'englobe une représentation. La documentation vidéo est non seulement rapide et compacte mais, en outre, elle enregistre les sons, l'humeur des gens, l'émotion et le mouvement du corps, le langage et la manière dont les différents objets du musée fonctionnent. Il est également beaucoup plus facile de récupérer les enregistrements vidéo.

Penchons-nous maintenant sur la documentation des rituels. C'est par les traditions orales et les récits des anthropologues que l'on peut comprendre ce qui se passe lors d'un rituel. Etant donné le nombre de participants à un rituel, il n'est cependant pas toujours possible de saisir toutes les actions décrites dans les récits. En outre, les rituels africains sont rarement accessibles. Il est interdit de parler de rituels en public, sauf entre initiés. Il existe ce sens de la responsabilité individuelle impliquant de ne pas divulguer des informations sur un rituel. C'est une des raisons pour lesquelles seul un petit nombre d'anthropologues a pu participer à un rituel et en faire un récit de première main. Mais, même en participant à un rituel, on peut rater beaucoup de choses en raison du grand nombre de participants.

Grâce au programme des Journées ethniques au Musée Village, nous sommes heureux d'avoir pu enregistrer quelques rituels informatifs recréés, exécutés et commentés par l'audience.
Les rituels ont été exécutés par l'Ecole des Beaux-Arts de Bagamoyo et par des personnes âgées engagées par le musée pour reconstruire les habitats traditionnels et exposer des objets dans les maisons. Etablir un nouveau site pour une maison est souvent précédé par des libations. Les ancêtres entrent souvent en jeu, protégeant la maison et ses occupants.

Conclusion

D'après ce qui précède, on peut en conclure qu'il est possible de documenter les aspects culturels d'une représentation publique, ce qui n'est pas possible dans un contexte normal. Une représentation de groupe semble cacher les individus et les empêcher d'être frappés d'ostracisme par la communauté. Par conséquent, dans les situations sociales et économiques changeantes d'Afrique, la documentation vidéo est la méthode susceptible de faire face - dans une certaine mesure - à ces changements rapides. Les objets sont pillés, les chants et les rituels disparaissent rapidement en raison de l'adoption de nouveaux styles de vie.