CIDOC BULLETIN

Volume 7, aôut 1996

   [in English]


LA TRANSFORMATION DE MUSEES EN AFRIQUE DU SUD
Charisse Levitz


Introduction

"Pour des raisons tenant à leur propre passé, les musées sont aujourd'hui soumis aux contraintes du présent. Une nouvelle conscience sociale, fondée sur la prise de conscience croissante de la communauté et sur la nouvelle interprétation des rôles traditionnels, est forgée non seulement par les changements rapides et profonds que subit notre monde actuel mais aussi par les attentes et les demandes nouvelles pour davantage de responsabilité et de pertinence" (Spielbauer 1990:109).

Ce constat ne s'applique nulle part avec autant d'acuité qu'en Afrique du Sud. Les musées sont le reflet des idées actuellement véhiculées par une société et, en raison des changements affectant la situation politique en Afrique du Sud, de nombreux musées subissent également des transformations. Le présent document donnera un aperçu sommaire de l'apparition et du développement de musées en Afrique du Sud.

Les origines

Le premier musée en Afrique du Sud, le South African Museum (SAM) a été créé au Cap en 1825 et se bornait à présenter du matériel zoologique (Naudè and Brown 1977).
Layard, un collaborateur du musée recruté en 1854, estimait que le musée devait proposer "quelque chose pour tous" et une description du musée de cette époque donne à penser qu'il devait s'agir d'une sorte de cabinet de curiosités (Naudè and Brown 1977:63).

Mais à la fin du dix-neuvième siècle, le musée avait cessé d'être une vitrine pour s'affirmer comme un centre de recherche.1 Le deuxième musée en âge du pays est le Albany Museum de Grahamstown, qui fut également un musée d'histoire naturelle présentant des collections géologiques, paléontologiques et botaniques.

Cette prééminence initiale des musées d'histoire naturelle peut s'expliquer par une prise de conscience, dès les premiers temps, de la richesse zoologique, botanique et minéralogique de l'Afrique du Sud. La culture des populations indigènes n'avait bénéficié au début que d'un intérêt mineur, ces populations étant peu considérées comme le démontre la citation de H. Fransen de la South African Museums Association (SAMA). "[...] jusqu'à la fin du siècle dernier, ce pays n'avait aucune tradition artistique pure digne d'être mentionnée, alors que son histoire culturelle très riche, la "sous"-culture - en tout cas celle de sa population européenne - n'est entrée dans "l'histoire" qu'en cette même période" (Fransen 1969:2).

Patricia Davison (1990:150) a démontré qu'en Afrique du Sud comme ailleurs, les progrès scientifiques allaient de pair avec des progrès sur l'échelle de la civilisation. Pour les classes moyennes et supérieures cultivées de l'Europe industrialisée du dix-neuvième siècle, leur culture représentait l'apogée de la civilisation, un concept qui s'affirmait par la qualification de "primitives" ou de "non civilisées" donnée aux cultures non lettrées et non industrialisées. Une frontière conceptuelle était tracée entre "eux" et "nous". Cette distinction s'exprimait de manière très nette par la classification des collections anthropologiques parmi les collections d'histoire naturelle (Davison 1990:151).

"Bastions d'idéologie"2

Ces interprétations eurocentriques (et souvent racistes) de l'histoire dans les musées ont été maintenues pendant l'ère de l'apartheid. Denver Webb (1994) démontre que les musées d'Afrique du Sud décrivent le triomphe et les progrès de la "civilisation blanche" sur "les forces du barbarisme" (ibid. 21). Par exemple, le musée militaire du Fort Schanskop, récemment fermé (1993), assurait la diffusion et la promotion d'idées relatives à la supériorité des Afrikaners sur d'autres nations. Ce musée fut reconstruit pendant les années 1970, à une époque où le nationalisme afrikaner était à son comble, et se veut un hommage aux "Afrikaner". Les collections présentées (voir Levitz 1996) comportaient une justification implicite des droits des Afrikaners sur les terres et de la domination des Afrikaners en Afrique du Sud. Cet exemple est représentatif à bien des égards du nationalisme affiché par nombre de musées à cette époque, y compris notamment le Voortrekker Museum et le Simonstown's Tempastorie Museum (voir Webb 1994). Webb (1994) souligne avec justesse que, très souvent, les musées évitaient d'évoquer l'histoire noire parce qu'elle ne cadrait pas avec l'idéologie dominante. La culture noire n'était abordée que par les musées ethnographiques ou anthropologiques (les musées d'histoire étaient réservés aux seuls blancs). Le choix des objets exposés et de la manière dont ils étaient exposés sont le reflet des attitudes condescendantes et paternalistes des blancs. Les aspects primitifs de l'histoire africaine sont présentés au détriment de son histoire urbaine, renforçant encore les stéréotypes raciaux exprimés tant implicitement qu'explicitement.

Ces attitudes colonialistes et nationalistes afrikaner continuent de s'insinuer dans nombre de musées en Afrique du Sud ; ainsi, le SAM présente toujours des moulages de corps du peuple Khoisan présentés par des diaporamas peints et idéalisés (Skotnes 1996). De nombreux musées ethnographiques continuent d'opérer une distinction entre "eux" et "nous". Les musées d'histoire qui présentent les populations noires le font de manière extrêmement tendancieuse (Wilmot 1986; Bozolli 1987; Wright & Mazel 1987), alors que les musées scientifiques marginalisent souvent les noirs et les femmes (Levitz 1996). Les choix subjectifs dans les musées, leur architecture, leur situation géographique, la langue et le style de communication et les politiques passées se reflètent dans les profils de visiteurs, qui font apparaître que la majorité des Sud-Africains ne visitent pas de musées (Mathers 1994).

Le changement

Les responsables de musées en Afrique du Sud prennent conscience du fait que pour pouvoir subsister à l'avenir, les musées doivent démontrer qu'ils peuvent s'adresser à toutes les communautés vivant dans le pays. Les musées sont dès lors appelés à une confrontation active avec les injustices du passé, à relever leurs qualités muséologiques et à conduire des programmes de recherche qui soient étroitement liés aux programmes d'enseignement.2 L'on attend également des musées qu'ils s'inscrivent dans le programme de reconstruction et de développement (le Reconstruction and Development Programme (RDP)4 et qu'ils définissent leurs objectifs en conformité avec les objectifs du RDP.5

La prise en compte du rôle des musées dans le RDP est considérée par certains responsables de musées comme une possibilité pour les musées en Afrique du Sud de développer une vision et une mission communes pour l'avenir. Pour certains, les musées sont considérés comme un maillon du RDP en ce sens que "ils sont là pour la population et que leur mission première est de contribuer à la protection et à l'utilisation durable de l'héritage naturel et culturel de notre pays" (Küsel et al. 1994:1). Le débat sur le rôle imparti aux musées en Afrique du Sud se poursuit.

Le présent

Dans le cadre de ce processus de transformation, un "Parc de Musées" est en voie de développement à Pretoria ; pendant ce temps, à Johannesburg, les Associated Scientific & Technical Societies of South Africa, en association avec le conseil municipal de Johannesburg et le Handspring Trust and Theatre for Africa mettent en chantier un "exploratorium" scientifique et technologique dans l'ancienne centrale électrique du quartier de Newtown à Johannesburg (cf. Rayner and Levitz 1994). Ce centre fera partie du district culturel de Newtown dont la création a été proposée et qui comprendra MuseumAfrica (lui-même récemment installé dans de nouveaux locaux et rénové), le nouveau Workers Museum et le Market theatre.6

Les informations véhiculées par de nombreuses expositions subissent également des changements rapides. D'anciens musées renouvellent leurs collections dans un effort de présenter une histoire plus équilibrée des Sud-Africains, cependant qu'apparaissent de nouveaux musées qui s'attachent à des sujets jusqu'ici négligés, tels le Mayibuye Centre, le musée de la lutte contre l'apartheid auprès de l'Université du Cap Ouest, et le Workers Museum (Musée des Travailleurs). Le Workers' Library Museum est un exemple de musée créé pour les travailleurs. Il rend compte des dures réalités auxquelles sont confrontés les travailleurs migrants. Le musée est en cours de construction dans le Newton Municipal Workers Hostel et les visiteurs pourront y découvrir les conditions de vie des travailleurs migrants.

En août 1994, le Africana Museum a rouvert son exposition dans ses nouveaux locaux situés dans le Market Precinct du centre-ville de Johannesburg. Son départ de la bibliothèque publique de Johannesburg et son changement de nom en MuseumAfrica était à sa manière une refonte du concept du musée. Ce musée s'efforce désormais d'inclure l'histoire noire en exposant des huttes authentiques de Tokoza et d'Alexandra. Le musée expose désormais des témoignages d'aspects de l'histoire qui étaient autrefois passés sous silence, tels le matériel relatif au procès pour trahison de 1956-1961 (Mlangeni 1996). D'autres sujets, tels que le Sharpeville Day et les révoltes estudiantines de 1976, sont programmés pour l'avenir.

Un nouveau concept, celui des musées de l'environnement, fait également son apparition. Ces musées sont développés au profit et avec le concours des communautés vivant dans les régions voisines. Ainsi le musée de Soutpan, localité située à 40 km au nord-ouest de Pretoria et caractérisée par un phénomène géologique unique - un cratère de météorite devenu lac salé -, assure la préservation du site, fournit de l'emploi aux populations locales et leur permet de prendre une part directe au projet.
      Les exemples ci-avant démontrent le souhait des conservateurs de musées d'inclure dans leurs expositions les communautés précédemment exclues et de présenter l'histoire noire.

Conclusion

Les musées du monde entier redéfinissent leurs responsabilités traditionnelles au sein de la société. De nouvelles attentes sont régulièrement formulées à l'encontre des musées afin qu'ils soient davantage responsables et pertinents pour les communautés (Spielbauer 1990, Pearced 1990, Vergo 1989). En Afrique du Sud, ce processus du développement d'une muséologie "nouvelle" est mis en exergue par les transformations politiques qui s'opèrent actuellement dans ce pays.
S'ils veulent survivre, les musées doivent se défaire de leur image élitiste et de leur caractère exclusif du passé pour être davantage ouverts et sensibles à la société au sens le plus vaste. Les musées sont appelés à contribuer activement au renouvellement des attitudes en vue de la réconciliation sociale et politique (Morris 1989). C'est cette tâche que les musées d'Afrique du Sud sont appelés à accomplir.

Note de fin de document

Le présent document est fondé sur les recherches suivantes: Levitz, C. (1996). The politics, ideology and social practice of science and technology museums in South Africa. Thèse de doctorat inédite, Université du Witwatersrand.

Je remercie le personnel de la Reinwardt Academy, Amsterdam, du soutien qu'il m'a apporté, ainsi que Jeanne Hogenboom pour ses encouragements et Dick Rayner pour son assistance continue.


Bibliography

BOZZOLI, B. (1987). Preface. In B. Bozzoli (Ed.), Class, community and conflict: South African perspective. Ravan Press, Johannesburg.

DAVISON. P. (1990). Ethnography and cultural history in South African museums. African Studies 49 (I), I46-I67
DAVISON. P. (1991). Material culturel, context and meaning: A critical investigation of museum practice, with particular reference to the South African Museum. Unpublished PhD thesis, University of Cape Town.

FRANSEN, H. (1969). Guide to the museums of South Africa.South African Museums Association, Cape Town.

KUSEL, U., DE JONG, R., VAN COLLER, H. and BASSON, K. (1994). Revitalising the nation's heritage: A discusion document on the involvement of South Afrcan museums in the Reconstruction and Developement Programe (RDP). Paper presented at the South African Museums Association Conference, Willem Prinsloo Agricultural Museum.

LEVITZ, C. (1996). The Politics, ideology and social practice of science an tehnology museums in South Africa. Unpublised M.A. thesis, University of the Witwatersrand.

MATHERS, K. (1994) "Why do South Africans choose not to visit museums ? An analyses of a national survey of the museum visiting habits of South African adults. Unpublished Report for the South African Museums Association ( Transvaal Branch ).

MLANGENI, B. (1996). Museum Africa celebrates the past so thateveryoane can own history. The Star 14 March.

NAUDE, J. and BROWN, A. (1977). The growth of scientific institutions in South Africa. In Brown, A. (Ed.) A history of scientific endeavor in South Africa.Rustica Press, Cape.
PEARCE, S. (1990). Archaeological Curatorship. Leicester University Press, England.

RAYNER, R. and LEVITZ, C. (1994). Report on natural science and tehnology museums in the PWV area, Unpublished paper, Johanesburg.

SKOTNES, P. (1996). An Obsession for Khoisan genitilia. Mail & Guardian . February 16-22, 15.

Spielbauer, J.K. (1990). Taking responsability in nurturing the natural enviroment. In ICOM Museology and the enviroment, Livingstone-Mfuwe, Zambia, October ISS 17
ICOM International Commitee for Museoloy.

WEBB, D.A. (1994). Winds of change.Museums Journal, 4, 20-24

WILMOT, B.C. (1986). Ringing the changes: A call to South African museums. SAMAB, 17, 1-3.

WRIGHT, J. & MAZEL, A.D. (1987). Bastions of ideology: the depiction of pre-colonial history in the museums of Natal and Kwazulu. South African Museums Association Bulletin(SAMAB), 17, 301-310.


  1. Pour un compte redu plus détaillé du développement et de l'idéologie de SAM, voir Davison (1991);
  2. Un terme utiliseé par John Wright et Aron Mazel pour décrire les musées qui présentaiet une vision du passé au Natal;
  3. Conférence de la South African Museums Associaton (SAMA), East London, mai 1993;
  4. Conformément au RDP White Paper Discussion Document (1994), ce RDP est un "cadre de politique socio-économique intégré et cohérent. Il cherche à mobiliser toute notre population et toutes les resources de notre pays en vu de l'éradication définitive des conséquences de l'apartheid et la construction d'un avenir démocratique, non racial et non sexiste.";
  5. Forum tenu le 8 novembre 1994 au Willem Prinslop Agricultural Museum.
  6. Dans le même temps, plusieurs musées ferment leurs portes et réduisent leur personnel par manque des moyens financiers.